Vidosav Stevanović est né le 27 juin 1942 à Cvetojevac, près de Kragujevac, « sous l'occupation allemande et le gouvernement du salut national, dans une famille de paysans choumadiens moyennement pauvres ». En l'honneur de la Saint-Vit — dans le nom duquel se cache un reste de l'ancien dieu Svantovid ou Vid le Blanc, protecteur de la guerre et du soleil — il reçut au baptême le prénom de Vidosav.
En ces jours-là commençaient les batailles de Bir Hakeim et de Sébastopol, la fortune de la guerre passait du côté des Alliés, et le monde civilisé évitait de peu la catastrophe. Le père de Vidosav, Dragomir, combattant de la XVIIe division de choc de Bosnie orientale, fut grièvement blessé au village de Sijekovac près de Bijeljina et mourut à l'hôpital militaire de Sombor le jour de la victoire. Après l'échec de la collectivisation, son grand-père Rajko envoya Vidosav à Kragujevac pour ses études. « Heureusement, j'étais chétif, maladif et incapable de travailler à la campagne. Les lumières des villes m'attiraient — elles devinrent et restèrent les grands amours de ma vie. »
Belgrade et le premier livre
Il quitta Kragujevac huit ans plus tard, avec des cahiers pleins de vers, d'esquisses en prose et d'essais, décidé à devenir écrivain. Il arriva à Belgrade le jour où s'ouvrait la première Conférence des non-alignés. « C'était ma ville d'élection avant même de l'avoir vue, et c'est pourquoi ce que j'y vis ne me dérangea pas. J'y suis resté trente ans. »
Il étudia la dentisterie, tomba malade et, guéri, décida d'étudier la littérature. « Un peu plus tard, j'abandonnai la littérature scolaire pour me consacrer entièrement à la vraie littérature. Je ne la considérais pas comme une profession mais comme une vocation, un art qui remplace la religion, la politique et la vie réelle. »
La parution de son premier recueil de nouvelles « Refuz mrtvak » en 1969 chez « Prosveta » détermina sa vie pour de nombreuses années. « J'ai eu du succès, j'ai reçu trois prix importants, je me suis trouvé au centre de polémiques et j'ai été victime de deux disqualifications : avoir été le fondateur de la "vague noire" et avoir lancé la prétendue "prose réaliste". Ces deux expressions n'ont aucun sens littéraire, mais elles servirent de bon bâton pour mater un écrivain désobéissant. »
Dès cette époque il employait pour sa prose le terme de « réalisme fantastique », forgé d'après la phrase célèbre de Dostoïevski selon laquelle « rien n'est plus fantastique que la réalité ».
Un procès fut intenté contre Vidosav à cette époque, qui dura six ans. Il ne fut ni acquitté ni condamné ; le procès tomba en prescription. Grâce au climat d'ouverture et de tolérance entretenu par les hommes politiques que nous appelons les « libéraux serbes », il fut engagé chez « Prosveta », la plus grande maison d'édition de Yougoslavie.
BIGZ et le conflit avec le régime
Comme directeur et rédacteur en chef de BIGZ à partir de 1982, il réussit à sauver cette maison de la ruine et à la hisser parmi les meilleures de Yougoslavie. Ce succès se transforma en quelque chose de plus pénible : la direction républicaine de l'époque décida qu'il fallait faire la même chose chez « Prosveta », alors en crise.
« J'ai répété l'effort et les résultats, tout allait comme il fallait, mais deux ans plus tard je dus présenter ma démission et quitter mon poste le même jour. » Pendant les deux années suivantes il fut conseiller chez « Svjetlost » de Sarajevo, où parurent en 1989 ses Œuvres complètes. « Comprenant que les nationalistes voulaient la guerre à tout prix, j'ai démissionné et quitté cette ville qui allait bientôt devenir la victime du plus long siège du XXe siècle. »
Exil — Athènes, Paris
Il s'engagea avec un petit groupe d'intellectuels qui luttaient contre Milošević et sa politique de divisions nationales, de haine et de guerres. Il en résulta les « Écrivains indépendants de Yougoslavie » en 1989 et le « Cercle de Belgrade » en 1991.
Le jour de la chute de Vukovar, il quitta avec sa famille la Yougoslavie agonisante ; ils accueillirent le début de la guerre en Bosnie comme exilés persécutés à Athènes. La première attaque sur Srebrenica en 1993 trouva Vidosav à Paris, où il était arrivé à la suite de ses livres de la trilogie « Neige et chiens ». Il rejoignit Ivan Đurić et le Mouvement pour les libertés démocratiques.
Fin 1996 il revint au pays, rejoignit les manifestants de Kragujevac et ils prirent RTV Kragujevac, dont Vidosav devint directeur pendant quelques mois. « Comprenant ce qui se passait dans l'opposition — elle n'était qu'un département du régime de Milošević et sa dernière ligne de défense — j'ai décidé de repartir en France et d'y demander l'asile politique. »
Comme tous les gens de ces régions, je porte en moi plusieurs identités — Choumadien, Serbe, Yougoslave, Balkanique, Français, Bosnien, Européen et citoyen du monde — et c'est pour cela que je me considère plus riche et plus libre qu'avant.
À cette époque il reçut la distinction française Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres. Aucun média serbe ne le mentionna. En 2004, mû par le besoin de retrouver sa langue, il quitta Paris pour Sarajevo, ville-symbole. Par solidarité avec la Bosnie multiethnique et ses victimes, ils prirent aussi la nationalité bosnienne.
Le retour — La Fondation Vidosav
En 2007 il prit sa retraite et revint dans la maison sur la colline près de Kragujevac où se trouve sa bibliothèque. Il vit retiré, évite le public et les médias, voyage à l'occasion. Il travaille sur plusieurs manuscrits qu'il porte depuis longtemps. Il refuse tout engagement politique. En été ses fils, ses amis de l'étranger et ses lecteurs lui rendent visite.
En 2009, avec un groupe de lecteurs de Vidosav, j'ai fondé sur notre propriété rurale le « Club Vidosav », qui par ses programmes variés attire visiteurs et curieux. Il abrite désormais aussi une exposition permanente des livres de Vidosav en serbe et dans d'autres langues, intitulée « Les livres qui n'existent pas ».
À la mi-2011 a paru la monographie « Vidosav » qui célèbre cinquante ans de travail littéraire de mon époux.
« Que va-t-il advenir maintenant ? », me demandé-je parfois. « Si nous parvenons à empêcher que se répète le pire du passé récent, j'ai l'intention de rester ici. Si le pire arrive, peu m'importe : on ne peut mener deux fois le même combat. Quoi qu'il arrive, ce sera la matière de quelque livre futur. »
— Marija Vasiljević